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| "Pour sauver le système financier, il faudrait le mettre en hibernation" - Paul Jorion*, professeur invité à Ucla (University of California, Los Angeles) | |
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Mercredi 08 Octobre 2008 à 08:55
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Interview du Jour
L'anthropologue dissèque les mécanismes de la crise actuelle. Il table sur une renationalisation des banques et sur l'avènement d'un nouvel ordre financier.
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©dr
(La Vie Financière) - Pourquoi, après la faillite de Lehman Brothers, cette contamination de tout le système financier ?
Ce n'est pas la première crise, mais celle-ci est différente des autres parce que les coupe-feu n'ont pas fonctionné. Le gouvernement américain a voulu voir ce qui se passerait s'il ne venait pas à la rescousse d'une banque. Il s'est aperçu que cela ne faisait qu'accélérer la chute du système. La faillite de Lehman Brothers a créé un effet dominos sur le marché des CDS (Credit Default Swaps). AIG, sorti de son métier d'assureur pour se développer sur ces dérivés de crédit, avait parié via les CDS sur la solidité de Lehman. Après 85 milliards de dollars de pertes, l'Etat a été obligé de nationaliser la société. Avec cette affaire, le gouvernement a pris conscience à la fois qu'il lui faudrait aider toutes les banques et qu'il n'y parviendrait pas faute d'une tirelire illimitée. Paulson a donc présenté son plan. Mais lundi, malgré les 350 milliards de dollars sur le point d'être votés par le Congrès et malgré une nouvelle injection de 630 milliards par la Fed, Wall Street s'est effondré. Pourquoi ce marché des CDS menace-t-il l'équilibre du système financier ? Ce marché s'élève à 54 500 milliards de dollars. Un montant qui représente la mise totale de ceux qui ont parié sur la santé financière ou sur la défaillance de tel ou tel émetteur de dette. Avec la montée des risques, les parieurs perdent et n'ont pas assez d'argent pour honorer leurs engagements. Les financiers ont misé des sommes colossales dans ces paris, bien supérieures à la perte réelle qui peut venir d'une défaillance. Le risque est donc démultiplié. Que va-t-il se passer à présent selon vous ? Le gouvernement américain sait que certaines banques ont des RMBS (créances adossées à des crédits hypothécaires) qui ne sont pas à leur vraie valeur. Ce qui entraîne une défiance généralisée des investisseurs vis-à-vis du système. Pour en sortir, le gouvernement dit : nous sommes prêts à racheter ce que vous avez dans vos bilans et vous obtiendrez des liquidités en échange. Je ne pense pas qu'il soit prêt à payer très cher les titres de créances repris. De plus, ce type d'accord sera soumis à de multiples conditions et probablement à une prise de participation dans le capital des banques, afin que le contribuable américain soit intéressé en cas de retour à meilleure fortune. Mais si la chute du marché immobilier n'est pas enrayée, la valeur des créances continuera à se dégrader et il faudra remettre de l'argent. C'est pourquoi, dans l'immédiat, le gouvernement américain n'a pas les moyens de résoudre les problèmes. Il va se contenter de les gérer au mieux. Pour sauver le système financier, il faudrait le mettre en hibernation et se donner le temps d'étudier les mesures qui doivent être prises. Qu'entendez-vous par « mettre le système en hibernation » ? On devrait, par exemple, décider d'interdire les saisies immobilières. Ainsi il n'y aurait plus cet afflux de biens qui fait s'effondrer le marché. De plus, si on « nationalisait » les banques, elles pourraient bénéficier de la signature de l'Etat et recommencer à prêter aux acquéreurs potentiels. Il faudrait également geler le marché des CDS, pour empêcher les acteurs de prendre de nouveaux paris. Ce sont des mesures conservatoires, pas des solutions. Faut-il aussi aider les banques européennes, notamment françaises, à sortir de la crise ? C'est déjà ce qui se passe. En Grande-Bretagne, le gouvernement vient de sauver deux banques et les gouvernements belge, néerlandais, luxembourgeois et français ont nationalisé Fortis et Dexia. Dans la banque française, il y a une tradition de camouflage, mais le système sera affecté comme ailleurs. Le problème du déni, c'est que la réalité s'impose tôt ou tard. Certains métiers comme la titrisation ou la structuration de crédits ont déjà disparu. Le marché des billets de trésorerie adossés à des actifs, les asset-backed commercial paper, c'est terminé pour l'instant. Seuls la Bourse et les marchés à terme semblent encore résister. Mais pour combien de temps ? L'industrie des hedge funds construite par les banques va sans doute être balayée, car l'effet de levier va diminuer. Les hedge funds n'auront plus d'occasions de se refaire. Va-t-on tirer les leçons de la crise ? Ce sont les actionnaires des banques qui vont payer, la Bourse l'a bien compris, et les valeurs bancaires se sont déjà effondrées. Quand on aura trouvé le moyen de faire repartir l'industrie financière, il faudra établir de nouvelles règles. Je pense que, d'ici un mois, le mythe de l'autorégulation sera totalement tombé. On va enfin réaliser que la finance ne crée pas d'argent en elle-même, que seul le travail dans les entreprises crée la richesse * Auteur de Vers la crise du capitalisme américain ? (La Découverte, 2007) et de L'Implosion (Fayard, 2008), Paul Jorion dénonce depuis 2005 les dysfonctionnements du système financier sur son blog :www.pauljorion.com/blog/ Propos recueillis par Marie-Jeanne Pasquette Interview parue dans la Vie Financière n°3304 |
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