(La Vie Financière) -
Vous vous êtes forgé une réputation de pessimiste et de contempteur du miracle des pays émergents. Après la chute de la Bourse, maintenez-vous le cap ?
Les marchés sont confrontés à deux crises. La première, de type financier, a démarré en 2007. La seconde, qui vient d'être enclenchée, est économique. Elles sont liées mais leurs traitements sont différents. Le sauvetage de Freddie Mac et de Fannie Mae, la faillite de
Lehman Brothers et la reprise de Merrill Lynch sonnent la fin de la crise financière et de l'acte I. Cela dit, les marchés ne pourront pas repartir durablement de l'avant. Ils seront en panne pendant une longue période, de deux à trois ans, car ils ne bénéficient plus de l'effet démultiplicateur du crédit, indispensable aux fameux hedge funds, les fonds spéculatifs. On assistera toutefois à quelques tentatives de reprise. Je pense que l'intervention de la Fed servira de prétexte à une reprise technique qui pourrait conduire l'indice
CAC 40 autour de 5 000 points. Ceux qui feront ce pari devront surtout savoir prendre leurs bénéfices rapidement.
Parce que la rechute sera justifiée par le relais de la crise économique ?
A moyen terme, l'acte II, ce sera la crise économique, thème majeur de l'année 2009. Si on sous-estime la portée bénéfique du plan de sauvetage de la Fed, on sous-estime la gravité de la crise économique et surtout sa durée.
En quoi ce plan de sauvetage serait-il si efficace ?
Le Trésor américain vient de réaliser une superbe opération financière en reprenant les deux grands établissements hypothécaires. C'est le fruit de l'expérience du grand banquier d'affaires Henry Paulson et de l'économiste de haut vol qu'est Ben Bernanke. Du seul fait de l'octroi de sa garantie aux deux
banques dont il contrôle le capital après y avoir injecté très peu d'argent, l'Etat américain a beaucoup de chances de créer de la valeur. Par contagion, tout le secteur bancaire va en profiter. La confiance étant sapée, les
banques sont entrées dans le cercle vicieux des provisions. Plus elles provisionnent, plus la défiance s'accroît. En restaurant la confiance, on arrête le mouvement. En fin d'année, je ne serais pas surpris de voir des reprises de provisions.
Revenons à la crise économique.Certains voient déjà les Etats-Unis en sortir plus vite que l'Europe, et les pays émergents en rester indemnes...
Le tiercé favori c'est, dans l'ordre, pays émergents, Etats-Unis et Europe continentale. Je pense qu'il est donné dans le désordre. Les Bourses des pays émergents se sont effondrées cette année. Seul le Brésil résiste. Après la chute boursière en 2008, ces pays affronteront en 2009 une chute de leur économie. Le signal de la reprise économique aux Etats-Unis ne sera pas la stabilisation de la conjoncture immobilière, mais la reprise du crédit. Les
banques n'en accordent plus, ce qui devrait durer jusqu'en 2010 ou 2011. La consommation va stagner. L'inflation, c'est donc déjà du passé, les matières premières sont en phase de correction. On va passer à la déflation, une panne de croissance accompagnée d'une baisse des prix.
Il est vrai que toutes les classes d'actifs baissent, même les matières premières, dont le pétrole...
Les matières premières ne peuvent pas monter avec une récession. La bulle devait se dégonfler. Elle l'a fait d'autant plus vite que les hedge funds ont dû couper leurs positions. Ces fonds ont spéculé en 2008 principalement sur deux thèmes : la hausse des matières premières et la baisse du dollar. Les souscripteurs ne peuvent sortir qu'une fois l'an, fin décembre, la décision devant être prise fin septembre au plus tard. Dans la crainte de rachats massifs, les compensateurs (prime brokers) ont obligé les hedge funds à couper leurs positions pour constituer des liquidités. C'est ce qui explique la baisse de l'euro à moins de 1,45 dollar, celle du pétrole à moins de 120 dollars, de l'or à moins de 780 dollars l'once et la mauvaise forme des marchés d'actions...
En conclusion, que faut-il faire ?
Les boursiers actifs peuvent tenter de capter de courtes périodes de reprise durant la longue phase baissière de deux à trois ans qui précédera une nouvelle période de croissance exceptionnelle. Parmi les opportunités de vente à découvert, je crois beaucoup au sidérurgiste ArcelorMittal. Les investisseurs prudents opteront pour des placements sans risque, sachant qu'un rendement de 4 % est très intéressant dans la période de déflation à venir
* La Vie Financière du 23 novembre 2007.
Propos recueillis par Jean-Jacques Avédissian
Interview parue dans la Vie Financière n°3302