(MoneyWeek) -
On peine à trouver des moteurs de hausse pour les marchés...
P. W. Avant de retrouver un marché orienté régulièrement à la hausse, il faudrait être certain de sortir de la double crise actuelle. Il y a d'abord la crise immobilière aiguë qui sévit aux Etats-Unis, mais aussi au Royaume-Uni ainsi qu'en Espagne. Dans ce secteur d'activité, il faut beaucoup de temps pour sortir de l'ornière, souvent quatre à cinq ans, comme ce fut le cas entre 1989 et 1994 aux Etats-Unis et de 1991 à 1996 en Europe. Les ménages pénalisés réagissent en principe moins rapidement que les entreprises, mais ils finissent par réduire leur consommation, donc la demande. Nous sommes également confrontés à une crise bancaire, qui a déjà donné lieu à près de 400 milliards de dollars de provisions ou de pertes, chiffre constamment revu à la hausse. Là encore, il faudra beaucoup de temps pour restaurer les équilibres. Les crises bancaires sont très longues à résorber. Or ce sont aussi les
banques qui, par le crédit, assurent la croissance économique.
Peut-on considérer que le pire est derrière nous ?
On peut considérer que le pire a été évité. Les autorités monétaires ont démontré leur réactivité, en particulier lors du sauvetage, aux Etats-Unis, de la banque
Bear Stearns. On a toutefois frôlé la catastrophe. Le soulagement qui a suivi explique le rebond d'avril et de mai. Mais la croissance économique risque à présent d'être atone car le crédit est devenu rare. Au mieux, on peut s'attendre pour les deux ans qui viennent à une croissance de l'ordre de 1 % et, dans un cas moins favorable, à une récession, avec même des trimestres à - 3 ou - 4 %. Quant aux établissements bancaires, ils vont se refaire lentement une
santé en empruntant à bon compte auprès des
banques centrales pour réinvestir en obligations d'Etat.
Certains ont parlé de baisse irrationnelle des marchés d'actions...
Compte tenu de la gravité des deux crises, bancaire et immobilière, la baisse ne me paraît pas excessive. Mais il est vrai qu'il y a eu des moments de panique. Ainsi, les obligations de l'Etat allemand, celles qui offrent le plus de garanties, n'ont pour ainsi dire pas trouvé preneur durant plusieurs heures au plus fort de la correction. Je ne suis pas de nature pessimiste, mais j'avoue que, certains soirs, j'ai quitté mon bureau en me demandant si le système financier tiendrait le lendemain.
Il y aurait une crise dans la sphère financière et une éventuelle contagion à la sphère économique. Les deux seraient-elles séparées ?
Je ne comprends pas le raisonnement. Les
banques iraient mal mais l'économie se porterait bien ? Qu'on ne s'y trompe pas. Quand les
banques vont mal, l'économie va mal. Les
banques ont réduit de façon drastique le crédit. Selon les enquêtes de la Fed, le resserrement du crédit est au plus fort depuis 1990 (début de l'enquête), mais les pleins effets ne se feront sentir qu'avec un décalage de douze à dix-huit mois. D'ores et déjà , il faut savoir qu'on ne peut pratiquement plus obtenir de crédit immobilier outre-Atlantique. La chute des prix depuis un an atteint 14 % en moyenne dans les vingt plus grandes villes, alors que, pendant la précédente crise, dans les années 1990, elle était de l'ordre de 5 %. C'est le krach le plus dur depuis l'après-guerre.
En France, on ne voit toujours rien venir de sérieux...
Les crédits ont été accordés de façon moins abusive, il y a moins de taux variables et le marché n'est pas tiré par les promoteurs, comme lors de la précédente bulle, mais par des particuliers. A l'époque, il avait fallu attendre quatre ans et une chute des prix de 40 % pour en sortir. Les ménages qui occupent leurs logements ne vont pas les vendre comme l'ont fait les promoteurs, ce qui va permettre d'amortir le choc. La baisse ne sera pas de 40 %, mais on ne peut pas exclure qu'elle atteigne 20 %.
Les pays émergents sont considérés comme des remparts à la récession...
Leur demande intérieure est forte, c'est indéniable. Mais leurs économies ne pourront s'affranchir des effets de la chute des crédits. L'histoire se répète. Dans les années 1960, il y avait déjà la locomotive américaine et une zone à démographie très dynamique, avec une demande intérieure très forte tant pour les produits de consommation que pour les investissements d'infrastructures : l'Europe. A chaque fois que les Etats-Unis ralentissaient, l'Europe était pénalisée. Les échanges entre les Etats-Unis et la Chine sont bien supérieurs aujourd'hui à ceux noués à l'époque entre les Etats-Unis et l'Europe
Propos recueillis par Jean-Jacques Avédissian
Interview parue dans la Vie Financière n°3288