(La Vie Financière) -
Le Crédit agricole a été très affecté par la crise des subprimes. Doit-on craindre de nouvelles dépréciations en 2008, après celle de 5,4 milliards d'euros déjà constatée ?
G. P. Comme l'ensemble des
banques internationales qui intervenaient sur le marché des produits structurés, nous avons été touchés. En février 2007, nous avons cessé l'activité sur ce marché, souhaitant solder nos positions dès le mois de mai. Ce fut en vain, car nous ne voulions pas vendre à perte. Cela aurait conduit à constater un trou de plusieurs centaines de millions d'euros dans nos comptes dès le deuxième trimestre 2007. A l'époque, personne n'imaginait l'ampleur que prendrait la crise.
Au 31 mars, nous avons établi le montant de nos dépréciations à plus de 50 % des créances concernées. Je ne connais pas d'établissement qui ait retenu des critères plus sévères que les nôtres. Cela étant, les règles comptables qui s'appliquent dans ce cas extrême ont perdu tout leur sens au niveau économique : nous déprécions de moitié des créances (ou des titres de crédit) illiquides sur lesquelles nous avons constaté très peu d'impayés pour l'instant et que nous sommes prêts à porter jusqu'à l'échéance. Autrement dit, le niveau réel de nos pertes ne sera sans doute connu que dans deux ou trois ans.
Vous sollicitez vos actionnaires à hauteur de 5,9 milliards d'euros. Pourquoi une opération de cette ampleur, alors que votre plan de cessions d'actifs va libérer du capital ?
Notre augmentation de capital n'est pas surdimensionnée. Notre plan de cession d'actifs de 5 milliards d'euros va s'étaler sur dix-huit mois à deux ans et libérer approximativement 1 milliard d'euros de capital. Dans l'intérêt de nos actionnaires, il est préférable de prendre son temps pour agir au meilleur moment. Ensuite, pour apprécier la dimension de notre opération, le marché doit tenir compte de phénomènes nouveaux. D'abord, les nouvelles normes prudentielles qui s'imposent (Bâle II) vont accentuer l'effet des cycles et déclencher des besoins en fonds propres plus importants si la conjoncture se dégrade. Les exigences des régulateurs deviennent aussi plus strictes. Pour couvrir les risques au bilan, on peut s'attendre à ce qu'ils exigent un ratio core tier one de 6 % (couverture des risques par des capitaux propres). Or, jusqu'ici,
Crédit agricole SA, étant adossé aux caisses régionales qui en détiennent 54 %, affichait un core tier one * de 5,2 %. Avec l'augmentation de capital, notre core tier one pro forma au 31 mars 2008 sera de 6,4 %.
Ne s'agit-il pas surtout d'éponger les milliards de dépréciations liées aux subprimes et aux monolines ?
Non, ce n'est pas exact. Les capitaux que nous sollicitons auprès de nos actionnaires serviront à développer nos points forts (banque de détail, métiers spécialisés et banque de financement) et à soutenir notre croissance interne, afin de conforter notre position de leader en Europe.
Comment comptez-vous rémunérer les actions nouvelles (+ 33 %) alors que vous réduisez la voilure dans la banque de financement et d'investissement (BFI) et que votre métier de banque de détail peut souffrir d'une conjoncture dégradée ?
En 2010, nous visons un rendement des fonds propres de 12 à 14 %. La banque de détail en France a une croissance modérée. Notre part de marché s'est stabilisée à environ 28 % et, d'ici à 2010, nous visons un produit net bancaire en hausse de 2 % en moyenne pour les caisses régionales et de 3 % pour notre filiale
LCL. Les chiffres sont bien orientés. On assiste actuellement à un phénomène de restauration des marges et, avec nos nouveaux produits d'entrée de gamme, nous touchons une clientèle nouvelle. Nous pensons pouvoir améliorer nos marges grâce à une bonne maîtrise des charges, même si nous anticipons une remontée du coût du risque.
Nous avons également une marge de développement élevée dans la banque de détail à l'international. Notre objectif est qu'elle contribue pour un tiers aux résultats du pôle banque de détail. Nos filiales de services financiers spécialisés (crédit à la consommation, leasing) se développent plus vite que le marché en Pologne, en Italie... Nous tablons sur une hausse moyenne annuelle de plus de 10 % des revenus dans ce métier, car notre marge d'exploitation (après coût du risque) y est supérieure de 10 points à celle de nos principaux concurrents.
Enfin, nous visons une progression de 8 % de nos revenus dans les métiers de gestion de l'épargne. Nous avons un beau fonds de commerce et nos
OPCVM n'ont pas eu de problèmes avec les subprimes.
Dans la banque de financement et d'investissement, c'est plutôt un plan de repli avec de nouvelles annonces promises en septembre. De quoi s'agit-il ?
Des éléments clés ont déjà été communiqués, comme la baisse de la part relative des fonds propres mis à disposition de la BFI (de 30-35 % à 25-30 % à l'horizon 2010) ou la restauration de la rentabilité, avec un coefficient d'exploitation tendant vers 60 % vers 2010. Cela grâce à une réduction des coûts de 300 millions d'euros (en net) sur une base annuelle et à un recentrage sur les métiers que nous maîtrisons bien.
Envisagez-vous des partenariats là où votre expertise est moins probante ? Dans le domaine des produits structurés et des dérivés ? Avec la Société générale, par exemple...
C'est dans la nature de notre groupe d'avoir des partenariats. Nous en ferons soit avec d'autres, soit par nous-mêmes dans les métiers où les synergies avec le reste du groupe sont fortes. Notre stratégie de partenariats est à l'étude. Nous avons besoin de produits dérivés et de produits structurés, car nous sommes une très grande banque de financement et un très important gestionnaire d'actifs. Rien n'est exclu.
Comment allez-vous convaincre les investisseurs de souscrire l'augmentation de capital de Crédit agricole SA, alors qu'il y a pléthore d'offres sur le marché et que la crise n'est pas terminée ?
Nous sommes solides. Nous avons tiré les conséquences de la crise et des limites de notre modèle, ce qui va nous amener à recentrer notre banque de financement et d'investissement et à développer les métiers les moins cycliques. Notre prix d'émission est très attrayant. Nous avons fait le choix d'une décote de 30 % sur le cours théorique ex-droit de l'action à la veille du lancement de l'opération. Cela permettra à de nouveaux actionnaires de souscrire à un cours très intéressant et de préserver la valeur du droit préférentiel de souscription des anciens actionnaires. Par ailleurs, nous allons adopter les standards européens et souhaitons distribuer à moyen terme de 40 à 45 % de nos bénéfices. Nous nous mettons en position d'offrir un excellent rendement dès 2009 en distribuant un montant total de dividende au moins égal à celui de 2008 [Ndlr : 2 milliards d'euros, soit environ 0,90 euro par titre après l'augmentation du nombre d'actions]
* Capitaux propres/engagement
Propos recueillis par Marie-Jeanne Pasquette
Interview parue dans la Vie Financière n°3288