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| La guerre des places boursières |
| La Vie Financière N°3154 / Vendredi 18 Novembre 2005 / Catégorie : Dossier |
Le mouvement de concentration ne semble plus faire plus de doute,
compte tenu des grandes manoeuvres initiées outre-Atlantique.
A moyen terme, les investisseurs français devraient y trouver leur compte. |
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La concentration des Bourses européennes peut-elle changer la vie quotidienne des investisseurs sur les marchés financiers ? Si les institutionnels connaissent déjà une partie de la réponse, ce n'est pas encore le cas des actionnaires individuels, qui peuvent légitimement s'interroger lorsqu'ils voient les efforts déployés par la Bourse paneuropéenne Euronext (Paris, Bruxelles, Amsterdam, Lisbonne), dirigée par Jean-François Théodore, pour mettre la main sur son homologue de Londres, le London Stock Exchange (LSE). Ceux qui détiennent des actions Euronext, voire du LSE ou de Deutsche Börse, se félicitent du regain spéculatif qui profite à leurs positions, au même titre que s'ils avaient investi dans les opérateurs télécoms ou dans d'autres secteurs atteints par une fièvre de concentration. Qu'on en juge : ces trois titres sont respectivement en hausse de 60,53 et 86 % depuis un an. Pour les usagers de ces places de marché, l'intérêt est en revanche moins évident. Les négociations en cours donnent d'ailleurs l'impression que les débats sont biaisés, à la fois par la politique, les querelles d'ego et l'attitude des fonds d'investissement, de plus en plus vindicatifs. Que les actionnaires individuels soient dubitatifs est donc tout à fait compréhensible. D'autant que lorsqu'il s'agit d'investir hors de France il est souvent moins coûteux d'acheter une action à New York qu'à Amsterdam ! Un paradoxe quand on pense que cette place fait partie intégrante d'Euronext, à l'instar de Paris. Mais ce constat, trop simpliste peut-être, cache une réalité beaucoup plus complexe, car l'intérêt pour les particuliers existe bel et bien, même s'il n'est pas encore palpable. La concentration des Bourses européennes paraît aujourd'hui inéluctable compte tenu du début des grandes manoeuvres aux Etats-Unis, et Euronext, par son histoire et son architecture, est bien placé pour jouer un rôle moteur. Plusieurs scénarios sont désormais possibles en Europe avec, dans le rôle d'arbitres, les actionnaires et les utilisateurs de ces places boursières Les grandes manoeuvres ont commencé Contrairement à ce que l'on peut penser, les Bourses américaines n'ont pas toujours donné le la sur les marchés financiers. Après l'éclatement de la bulle spéculative, elles ont abandonné leurs ambitions européennes et laissé l'initiative à leurs concurrentes du Vieux Continent, plus modernes et souvent déjà cotées en Bourse. Mais ces dernières ont été incapables de concrétiser, butant toujours sur l'écueil londonien et la rivalité farouche entre Euronext et Deutsche Börse. Or le vent est en train de tourner en faveur des Américains. Depuis un peu moins d'une année, les Etats-Unis sont le théâtre de plusieurs rapprochements « structurants », grâce notamment à la levée, par le gendarme américain de la Bourse (la SEC), des barrières à l'automatisation des ordres. Dans la liste de ceux qui n'ont pas manqué d'attirer l'attention des Européens, il faut citer le projet de fusion entre le New York Stock Exchange (NYSE) et la plate-forme électronique Archipelago. Cette opération ferait tomber d'un coup plusieurs pièces sur l'échiquier. La Bourse de New York prendrait position sur le marché des dérivés, rachèterait des parts de marché perdues ces dernières années, mettrait la main sur des technologies importantes et serait cotée dès la fin de l'opération, puisque Archipelago l'est déjà. Le Nasdaq, deuxième Bourse américaine, n'est pas en reste, puisqu'elle a mis la main sur une autre plate-forme électronique, Instinet, filiale de Reuters. Certains pourront se demander en quoi ce Meccano concerne les Européens. La réponse est simple : cette lame de fond pourrait bien submerger l'Europe, compte tenu du déséquilibre flagrant des forces en présence. Les exemples ne manquent pas. Le Chicago Board Of Trade (CBOT), le deuxième marché à terme des Etats-Unis, a été introduit en Bourse et, en près d'un mois, a plus que doublé de valeur pour atteindre une capitalisation de 6,3 milliards de dollars pour un chiffre d'affaires de 380 millions, alors que la capitalisation d'Euronext est d'un tiers inférieure pour un chiffre d'affaires 3 fois plus élevé Euronext donne l'exemple Si le Vieux Continent ne peut pas faire jouer l'effet de taille face aux Etats-Unis, il dispose néanmoins d'une petite avance, acquise grâce à son expérience de l'intégration de plusieurs places de marché. Lorsque l'on évoque ce sujet, il est difficile de ne pas penser à Euronext. La première Bourse transnationale en Europe est née officiellement en septembre 2000, avec la fusion des places d'Amsterdam, de Bruxelles et de Paris. Le groupe a ensuite mis la main sur le Liffe, le marché londonien des produits dérivés, en janvier 2002, puis intégré la BVLP, la Bourse de Lisbonne, en février de la même année. Euronext, c'est aujourd'hui quatre marchés d'actions et cinq marchés de produits dérivés, et donc, au départ, autant de systèmes de négociation différents. Les efforts d'intégration ont porté leurs fruits et, depuis novembre 2004, il n'y a plus que deux plates-formes électroniques uniques : NSC pour les opérations sur titres et Liffe Connect pour les produits dérivés. Ces deux plates-formes sont connectées avec la chambre de compensation LCH.Clearnet, détenue à 41,5 % par Euronext. Ainsi, le travail d'harmonisation est achevé pour les négociations de titres mais, pour le moment, l'investisseur particulier n'en perçoit pas les effets sur les frais qui lui sont facturés lorsqu'il se hasarde hors de la place parisienne, même si c'est pour aller juste à côté, à Bruxelles. Pour cela, il faudra sans doute attendre 2007, lorsque l'harmonisation sera achevée pour les autres maillons de la chaîne des opérations (comme le règlement-livraison) qui sont hors du périmètre d'Euronext. En attendant cette échéance, l'architecture ouverte du modèle Euronext devrait lui permettre, tout en poursuivant ses efforts d'harmonisation, d'accueillir de nouvelles Bourses européennes en son sein LSE, Deutsche Börse
ou... ? Il est difficile, lorsqu'on nourrit de grandes ambitions en Europe, de ne pas s'intéresser au LSE. Et pour cause, la Bourse de Londres est la première place financière du Vieux Continent, avec plus de 3 000 sociétés cotées qui représentent une capitalisation de près de 2 600 milliards d'euros. A comparer avec les 1 270 sociétés cotées sur Euronext pesant 2 100 milliards d'euros. Mais la tâche est loin d'être aisée, elle peut même s'avérer dangereuse. Le patron de la Bourse allemande en a fait l'amère expérience, la fronde de ses actionnaires, qui contestaient le bien-fondé d'un rapprochement, l'ayant finalement poussé vers la sortie. Pour sa part, Euronext reste dans la course, tout en étudiant les conditions qui lui sont imposées par le gendarme britannique de la concurrence avant d'ouvrir une procédure de consultation publique auprès des clients du LSE. La Competition Commission lui demande, entre autres, de réduire sa participation dans LCH.Clearnet à moins de 15 %, compte tenu du fait que cette chambre de compensation est également utilisée par le LSE. La Bourse paneuropéenne, qui publiera ce 24 novembre ses résultats trimestriels, a précisé qu'elle évaluerait, en étroite concertation avec ses actionnaires, toutes les options stratégiques qui pourraient lui permettre de maximiser la valeur actionnariale. Dans ce cadre, les scénarios sont nombreux. Lors de sa déclaration d'intérêt pour le LSE en février dernier, Euronext avait estimé à 203 millions d'euros les synergies qui pourraient être dégagées. Mais compte tenu des bonnes performances publiées par le LSE et de son souhait de rester indépendant, le prix à payer risque d'avoisiner les 700 pence en cash par action, ce qui ne manque pas de rebuter certains actionnaires d'Euronext, comme le fonds Harris Associates. Ceux-ci verraient plutôt d'un bon oeil un rapprochement entre les deux frères ennemis, Euronext et Deutsche Börse, surtout depuis que certains analystes ont chiffré les synergies possibles à 400 millions d'euros. Il faudrait alors résoudre le problème de taille pour une fusion entre égaux (puisque la Bourse allemande pèse près de deux fois plus que sa concurrente en chiffre d'affaires et en capitalisation) et surtout la divergence des modèles : celui d'Euronext, ouvert (d'autres Bourses peuvent utiliser les mêmes systèmes de compensation et de règlement-livraison), qui a déjà fait ses preuves, semble incompatible avec le modèle intégré de la Deutsche Börse. Reste pour Euronext une troisième voie, celle de l'intégration des places intermédiaires que sont Madrid, Zurich ou Milan Actionnaires vs clients Les entreprises de marché sont donc prises entre le marteau et l'enclume, entre leurs actionnaires qui veulent de la création de valeur et leurs clients qui aspirent à une baisse des frais de courtage. L'un des points d'achoppement concerne l'intégration des activités de compensation et de règlement-livraison, comme c'est le cas pour la Deutsche Börse, qui tire près de 40 % de ses revenus de sa filiale Clearstream. Ce modèle d'intégration verticale bénéficie aux résultats de la Bourse allemande et fait le bonheur de ses actionnaires. Mais de plus en plus de voix s'élèvent en Europe pour demander une séparation entre les différents métiers. Outre la Fédération bancaire française (FBF) et l'Association française des entreprises d'investissement (Afei), d'autres groupes d'influence européens ont profité de l'ouverture du débat sur l'acquisition du LSE pour appuyer cette position. Dans cette confrontation de vues, le rôle d'arbitre suprême est bien sûr dévolu aux autorités communautaires. Au terme de sa réflexion, la Commission européenne pourrait recourir à une directive contraignante pour trancher le débat et il y a fort à parier que celle-ci ira dans le sens d'un abaissement des tarifs. Dans ce contexte, Euronext semble avantagé car son modèle anticipe déjà la séparation des activités. Par ailleurs, les ambitions retrouvées des Bourses américaines devraient également peser dans la balance. En effet, les tarifs de courtage demeurent près de 2 fois plus élevés en Europe qu'aux Etats-Unis. Une différence qui devrait se résorber à terme, d'autant qu'il y a peu de barrières à l'entrée en Europe pour les entreprises de marché américaines qui souhaitent s'y implanter. Finalement, et avec un peu de patience, l'alignement est inéluctable L'outsider, Macquarie Faire feu de tout bois, c'est un peu le credo de Macquarie. Cette banque australienne, encore peu connue du grand public en France, pourrait bien sortir de l'anonymat à l'occasion de la privatisation des autoroutes françaises, puisqu'elle a déposé une offre conjointe avec Eiffage sur Sanef et APRR. Macquarie s'est lancé à la conquête de l'Europe dans des domaines aussi différents que les infrastructures (parcs d'éoliennes, sociétés de ferries, concessions d'autoroutes et de ponts), les annuaires et les satellites. Dernière lubie en date : le London Stock Exchange. La banque a reconnu avoir regardé le dossier mais n'envisage pas d'aller seule à la bataille. Peut-être avec Goldman Sachs, donné lui aussi comme prétendant potentiel Quelques définitions Compensation ou « clearing » Dans le but de limiter les transferts de fonds, l'organisme de compensation collecte toutes les créances existant entre les institutions financières et les neutralise pour ne payer finalement que le solde. Sur les marchés organisés comme Euronext, la compensation s'effectue par l'intermédiaire d'une chambre spécialisée (en l'occurrence, LCH.Clearnet). Règlement- livraison Dans le cadre des opérations d'achat ou de vente de titres, l'organisme de règlement-livraison sert d'intermédiaire entre le paiement (règlement) au vendeur et le transfert des titres à l'acheteur (livraison). L'uniformisation des frais pourrait attirer
les investisseurs français vers les autres places Les particuliers achètent-ils plus de valeurs européennes depuis la création d'Euronext ? L'accès aux principaux marchés européens fait partie de cette palette indispensable pour séduire les particuliers actifs en Bourse. Il est vrai que l'élargissement des places proposé par Euronext a créé un intérêt plus fort autour de ce sujet. Les clients ou futurs clients posent plus de questions et semblent plus attirés par les valeurs européennes. Cela ne se traduit pas encore par une hausse significative de l'activité sur ces marchés. Il existe aujourd'hui une forte corrélation entre l'« affect » envers la société (ses produits, son image) et le fait d'en devenir actionnaire. Les valeurs françaises restent privilégiées, car mieux connues et plus faciles d'accès. Pourquoi est-il moins coûteux d'acheter une action aux Etats-Unis qu'à Amsterdam ? Pour un courtier français, les coûts d'intermédiation sont encore largement inférieurs aux Etats-Unis, marché beaucoup plus mature, comparé aux autres places européennes (hors France). Cela évolue encore trop lentement. Quelles implications devrait avoir l'uniformisation des frais sur vos tarifs ? L'impact sur les tarifs de courtage de Boursorama devrait être positif pour ces places, car nous proposons aux particuliers les frais de courtage les plus compétitifs. Ajoutée à un niveau d'information supérieur et à un contenu plus important, elle pourrait effectivement susciter un intérêt accru des investisseurs français pour les autres places d'Euronext Propos recueillis par T. Z. Euronext, mieux que le CAC 40 Vaut-il mieux investir sur Euronext ou sur le CAC 40 ? Si l'on en juge par les performances boursières respectives depuis le début de l'année, la réponse est sans conteste Euronext (+ 64 % contre + 19 %). Sur une longue période, c'est-à-dire depuis la cotation d'Euronext en juin 2001, il apparaît que l'action de la Bourse paneuropéenne (Amsterdam, Bruxelles, Lisbonne et Paris) amplifie les mouvements de hausse et de baisse de l'indice phare de la place de Paris. Mais avec une constante : la sensibilité du titre Euronext à la hausse est toujours plus importante qu'à la baisse. De fait, l'action s'est adjugé plus de 50 % de hausse sur cette période, alors que le CAC 40 est encore en deçà de son niveau T. Z. Notre conseil Le regain de spéculation profite à l'ensemble du secteur. Même s'il a un statut de prédateur, Euronext conserve un potentiel attrayant Les trois acteurs majeurs en Europe Euronext 886,8 millions d'euros de chiffre d'affaires 2004 149,7 millions d'euros de résultat net 4,1 milliards d'euros de capitalisation 1 270 sociétés cotées* 2 100 milliards d'euros* de capitalisation boursière totale Qui fait la loi dans le capital ? Les actionnaires anglo-saxons, avec à leur tête le fonds Harris Associates (10 %) *Chiffres à fin octobre 2005 Sources : Euronext, Bloomberg LSE 370 millions d'euros de chiffre d'affaires 2004 96 millions d'euros de résultat net 2,2 milliards d'euros de capitalisation 3 013 sociétés cotées* 2 528 milliards d'euros* de capitalisation boursière totale Qui fait la loi dans le capital ? Threadneedle (12 %), UBS (7 %) *Chiffres à fin septembre 2005 Sources : LSE, Bloomberg Deutsche Börse 1,4 milliard d'euros de chiffre d'affaires 2004 266,1 millions d'euros de résultat net 8,4 milliards d'euros de capitalisation 780 sociétés cotées* 994 milliards d'euros* de capitalisation boursière totale Qui fait la loi dans le capital ? The Children Invest. Fund (5,8 %), Atticus Capital Management (5,4 %) et Harris Associates (3,2 %) *Chiffres à fin septembre 2005 Sources : Deutsche Börse, Bloomberg |
Dossier réalisé par Thierry Zakhia |
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